L’avenir des jeux vidéo AAA passera par la pub ingame

Deux histoires récentes m’amènent à évoquer ce sujet aujourd’hui: le tollé (relatif) d’Electronic Arts suite à l’annonce d’un « DLC Nissan » dans le dernier SimCity, et les questions posées sur la rentabilité du non moins récent reboot de Tomb Raider.

Dans 3 secondes, une pub Afflelou va poper à l'écran (vieille croyance de nos parents quand on jouait trop près)

Dans 3 secondes, une pub Afflelou va poper à la gueule de ce jeune américain (vieille croyance de nos parents sur l’état de nos yeux quand on jouait trop près)

Je veux des jeux réalistes ! (toi lecteur né dans les 80′s, il y a 15 ans)

Début mars, EA annonçait déjà un DLC pour son dernier né des jeux de gestion, SimCity. Pas de quoi fouetter un chat: il permet d’ajouter des stations de rechargement pour voitures électriques. Il y a une répercussion positive sur certaines stats de la population de votre ville, et c’est tout. Pourquoi cette annonce a t’elle fait débat alors ? Parce que ce DLC est proposé gratuitement car financé par la publicité: Nissan a mis la main au porte-feuille pour que sa Leaf apparaisse dans ce jeu très populaire.

Le DLC du scandale: une petite station électrique brandée Nissan.

Le DLC du scandale: une petite station électrique brandée Nissan.

L’initiative a fait grand bruit (pas en bien…), mais elle n’est pas inédite. Je me rappelle du fabuleux Burnout Paradise (distribué par EA…) qui déjà avait ouvert la porte à quelques annonceurs via IGA. Barack Obama s’était même laissé bercer par les sirènes klaxons du jeu développé par Criterion Games, en 2008, 3 semaines avant le scrutin final.

Les autres exemples ne manquent pas, comme le rappelle cette page de récap’ sur GameKult. Ce n’est donc pas une première (mention spéciale à tous les trolleurs qui ont joués les vierges effarouchées), les marques du monde réel ont depuis longtemps mis un pied dans l’industrie,  c’est l’évolution de la technologie et de la consommation de jeux vidéo qui semble mettre un coup d’accélérateur à cette pratique. On est dans le subtil, bien loin d’un Global Gladiators ou d’un Cool Spot, qui étaient eux clairement identifiés comme des produits McDonald’s pour l’un, SevenUp pour l’autre.

En terme d’expérience de jeu, cela apporte une touche de réalisme appréciable selon moi. Alors oui le gameplay ne s’en trouve pas changé (hormis le cas SimCity, mais ce n’est pas pénalisant de ne pas utiliser ce DLC), mais je trouve bien plus fun de voir au détour d’un couloir un distributeur de boissons Coca Cola que Super Cola 3000, qui ferait bien cheap.

Bordel, n’est-ce pas la touche de réalisme que l’on réclamait étants enfants ? Pourrait-on parler d’immersion totale si un jeu consacré au Tour de France offrait des replays de « Cyclisme TV » au lieu de France Télévision ? Après tout, c’est bien dans une course à la réalité que le marché vidéo-ludique s’est engouffré depuis l’introduction des consoles 32 bits: réalité visuelle, réalité d’immersion (l’ambiance d’un jeu de sport par exemple).

 

Arrêtez de nous prendre pour des vaches à lait ! (consommateur moyen)

Les joueurs courent aussi après cette confusion avec le monde réel. Pour reprendre les jeux de sport, on disait déjà dans les années 90 qu’un jeu sans licence officielle, à qualité égale, n’avait aucune chance face un concurrent licencié. Pro Evolution Soccer était à l’époque un International Superstar Soccer dans lequel des Dupont et des John Doe faisaient une « coupe mondiale ». L’accès à la licence officielle par Konami par la suite ne s’est pas faite parce que c’est cool: il fallait se battre à armes égales avec le FIFA Soccer d’EA (encore eux !). Fifa, NBA, ATP… Les jeux licenciés font vendre, car c’est le réalisme par excellence. Mais fait jouer les tennismen sur un terrain Rolland-Garros sponsorisé par la BNP Paribas, et tu te fais taxer de capitaliste qui ne pense qu’à sucer le sang des consommateurs qui ont eu la gentillesse de bien vouloir acheter ton jeu qui est pourri de toutes façons pis j’avais le soleil dans les yeux.

C’est là qu’intervient le paradoxe: on veut des sensations et une immersion au plus proche possible de la réalité, mais sans reprendre la totalité des codes du monde qui nous entoure, de peur de revenir subitement à la dure réalité (sic): nous sommes juste des consommateurs, et on doit acheter. Y compris pour jouer.

Joueurs crédules de SimCity lobotomisés aux DLC gratuits, futures familles parfaites roulant à l'électrique.

Jeunes joueurs crédules de SimCity lobotomisés aux DLC gratuits, futures familles parfaites roulant à l’électrique et triant ses déchets.

Sous prétexte d’avoir « payé le jeu » ou bien que « y’en a marre de la pub » (je résume…), de nombreuses voix se sont élevées contre EA suite à ce fameux DLC sponsorisé. PCINpact évoque une erreur, PCWorld conclue que c’est juste n’importe quoi. On veut donc toujours plus des éditeurs de jeux vidéo, sans prendre en compte les réalités économiques. Car c’est bien de ça dont il est question, in fine.

 

Développer un (gros) jeu coute cher. Très cher.

Lara Croft is back. Début Mars, Square Enix a lâché la bombe de ce début d’année, le reboot de Tomb Raider. Attendu depuis de nombreux mois, le jeu n’a semble-t’il déçu personne, que ce soit en terme de gameplay qu’en terme de politique de DLC.

Bonnasse. Pardon je m'égare.

Bonnasse. Pardon, je m’égare.

Il s’est d’ailleurs vendu à 3,4 millions d’exemplaires dans le monde (chiffres début avril). Et ce chiffre est pourtant estimé décevant. Pas parce que l’éditeur se paluchait sur une éventuelle place de number one des ventes pour impressionner les actionnaires, non. Mais parce que Tomb Raider n’est toujours pas rentable. Cet article de Games Industry, relayé par Gameblog, estime que ramener Angelica Lara sur le devant de la scène aurait coûté dans les 100 millions de dollars. Il faudrait 2 à 3 fois plus de ventes pour rentrer dans les frais. Alors certes le développement apparemment chaotique du jeu n’a nullement aidé à réduire l’enveloppe budgétaire et cet exemple est extrême, mais il représente ce que beaucoup de monde a tendance à oublier: pour faire des zolis jeux über cool, ca prend du temps et de l’argent. C’est fini l’époque d’Eric Chahi qui nous pondait un Out Of This World entre deux pots de raviolos !

 

C’est une industrie de masse, va falloir vous y faire !

Le financement d’une partie d’un jeu par l’apport de contenu publicitaire in-game me semble inévitable pour assurer la pérennité des grosses franchises. Il faut savoir aller au-delà du message publicitaire, apprécier l’immersion, et surtout garder en tête que c’est ce type « d’erreur » qui pourrait bien permettre à certaines franchises/studios de perdurer.

Je reprend l’exemple de Burnout Paradise. Pour ceux qui ne connaissent pas, il faut savoir que pendant un peu plus d’1 an, ce jeu a bénéficié de très nombreuses mises à jour et DLC gratuits, qui ont apportés du vrai contenu supplémentaire, allongé la durée de vie, et amélioré le gameplay. Je ne suis absolument pas certain que sans le système d’IGA cité plus haut, il en aurait été de même.

Tout cela n’est finalement que du placement de produit dans un produit de consommation de masse, tout comme on le voit fréquemment dans les films, les séries TV, les clips musicaux. Rassurez-vous, il y aura toujours ces petits films indépendants / jeux indies fais par des passionnés, mais il y aura surtout tous ces blockbusters saisonniers.

Ce qui est étonnant finalement, ce n’est pas que le sujet soit évoqué maintenant. C’est qu’il ne le fut pas plus tôt…

Et on termine par un gros troll pour vous ouvrir définitivement les yeux...

Et on termine par un gros troll pour vous ouvrir définitivement les yeux…

Auteur: Johan Biré

Auto-didacte, curieux et passionné, je prend le gentil visiteur par la main, lui dit où aller, et analyse ses pas. #marketing #analytics #bizdev

4 réflexions au sujet de « L’avenir des jeux vidéo AAA passera par la pub ingame »

  1. Johan Auteur de l’article

    Ce qui suit est un commentaire de @GoldoCorp, victime collatérale du plugin « Bad Behavior », qui n’accepte pas par défaut les commentaires postés depuis un formulaire externe au site (ce qui est le cas ici, du fait de l’utilisation du JetPack de WP). Je le copie/colle pour lui éviter d’avoir tout à re-écrire :)

    « Cacher ce sein que je ne saurai voir »

    Si tu veux mon avis, ce qui gêne dans le DLC Nissan, c’est que c’est de la publicité visible.

    On se contenterai d’encaisser un chèque de la part d’un consortium d’industriels de la voiture électrique pour proposer la même chose, sans branding mais avec l’assurance que les voitures électriques qui rendent les gens heureux dans la sa ville, et tout le monde serait content.

    Ensuite, on pourrait proposer des distributeurs de soda qui rendent aussi les gens plus heureux – Il y a bien un industriel (ou un lobby) à qui ca plairait ca, des soda qui font le bonheur du monde. Et tout le monde serait effectivement heureux (et obèse).

    Mais non, ces imbéciles de chez EA ont décidé de faire les choses de manière un poil plus transparente, en affichant le nom du mécène qui rend le developpement du DLC gratuit possible. Et tout le monde crie au scandale. Mouarf !

  2. Johan Auteur de l’article

    Et je répond :D

    Tout à fait d’accord, ton titre de commentaire résume bien. Et tu veux dire que la publicité serait trop visible dans ce cas ? Il est vrai que si on avait pas un gros Nissan écrit par terre, mais seulement leurs voitures et le panneau brandé, peut être il y aurait eu moins de trolls… Mais l’impact aurait été moindre. Conclusion: aux concepteurs de trouver un juste milieu entre le placement produit et l’homme sandwhich !

  3. GoldoCash Corp. (@GoldoCorp)

    Ho non, pas besoin de panneau brandés… Juste des voitures électriques qui ressemble un peu (mais pas trop) aux nissan et qui rendent le monde heureux. Histoire de rendre les voitures électrique encore plus désirable aux yeux des consommateurs (qui n’y verront que du feu et choisiront ‘librement’ d’acheter une voiture électrique, puisqu’ils n’auront pas été victime de la pub)

    Le genre de petite manip’ et de messages qui existent déjà ailleurs (Tv, Cinéma,…).

  4. Ping : Les (très) curieux Twitterbot/1.0 et ses amis | Donemat!

Laisser un commentaire